Hadopi ou l’arroseur arrosé

C’est amusant, j’y pense depuis quelque temps, il est fort possible que l’ignorance technique abyssale des gentlemen qui votent nos lois pour le compte de lobbies sans même comprendre le contenu réel de ce qu’ils votent, n’aboutisse avec la loi « HADOPI » à une protection légale en béton pour les téléchargeurs boulimiques.

Expliquons…

Voici à gros traits le principe de la loi « HADOPI » :

* La police privée des « ayants-droits » arpente Internet et relève sur les réseaux P2P les adresses IP des méchants vilains pirates et la liste des fichiers que ceux-ci « mettent à disposition ». Comme dans toute bonne démocratie, les « ayant-droits » sont ici à la fois « victimes », enquêteurs, huissiers, flics et plaignants. Leur constat a force de preuve.

* Ils transmettent leurs « relevés d’infractions » à l’HADOPI qui prononce des sanctions administratives immédiatement applicables, comme par exemple la suspension pour un an de l’accès Internet du criminel, qui, si son accès est suspendu, devra toutefois continuer à le payer. Comme dans toute bonne démocratie, la sanction n’est pas prononcée par un tribunal et l’accusé n’a pas droit à la défense ou à un procès équitable. Il est sanctionné d’abord, et peut toujours contester ensuite.

* C’est le F.A.I. qui joue alors le rôle du bourreau, comme dans toute bonne démocratie.

* L’accusé a cependant un moyen d’échapper à la sanction en prouvant sa bonne foi. Pour ce faire, il doit avoir installé sur son ordinateur un logiciel de filtrage agréé, commercial, payant, non-interopérable, qui l’empêchera de faire de vilaines choses et sera en communication permanente avec les serveurs de l’HADOPI pour indiquer qu’il est effectivement en fonction, ceci tenant lieu de preuve de l’innocence du coupable.

* Ce logiciel n’étant ni libre ni interopérable, les utilisateurs de systèmes d’exploitation Libres (GNU/Linux…) sont donc, par incapacité de l’utiliser, mis dans une situation d’insécurité juridique. Il serait par contre fort intéressant de connaître la liste des membres du parlement, gouvernement, et de leurs proches, ayant récemment pris d’importantes participations dans le capital de gros éditeurs de logiciels ayant soumissionné… [1]

Mais voilà, ce truc est idiot et a 10 ans de retard.

Il date de l’époque de la connexion d’un ordinateur à Internet par un modem avec une adresse IP. Il est totalement à l’ouest par rapport à la vraie vie de l’ère du haut débit et de l’ADSL partout.

Voyons ce qu’il en est dans la vraie vie de 2009, pour une famille française typique : Monsieur Mouduglan, 51 ans, député U.M.P., madame Mouduglan, sans profession mais bonne cliente des commerçants de son quartier, et leurs deux enfants mineurs que nous désignerons donc par leurs pseudonymes, Emulator, 15 ans, et sa soeur Piratella, 13 ans.

Monsieur Mouduglan a son ordinateur dans le salon, à côté de la Machinbox, à laquelle il est connecté par un câble Ethernet. Il ne panne rien à l’informatique ou à Internet, il se contente de voter les lois qui en régissent le fonctionnement. D’ailleurs, c’est son fils Emulator qui a installé tout le réseau informatique à la maison, heureusement. Monsieur Mouduglan se sert de son ordinateur principalement pour échanger des mails avec ses copains de l’assemblée, rédiger des projets de lois, lire Le Figaro en ligne et de temps en temps, quand Madame et les gosses sont chez les grands-parents, surfer d’une seule main sur quelques sites porno, ce qu’il ne fera plus quand il aura peur du logiciel de filtrage « HADOPI » qu’il aura le premier installé sur sa machine (avec l’aide d’Emulator, parce que c’est quand même compliqué !).
Il ne fait rien de mal, et demande juste à Emulator de lui passer 2 ou 3 films pompés en DIVX chaque semaine sur une clé USB, pour son portable et les longues heures dans le TGV pour aller à Paris.

Madame Mouduglan, elle, utilise l’ordinateur pour faire ses courses chez OOtruc, a commandé chez Amazon les 3 derniers CD de musique achetés par toute la famille au cours des 5 dernières années, et a MSN pour papoter avec ses copines. Elle traîne aussi sur quelques sites de rencontres quand monsieur Mouduglan est à l’assemblée.

Emulator, 15 ans, est lui un méchant pirate. Il a dans sa chambre bordélique un ordinateur tuné de la mort, connecté au salon par deux adaptateurs CPL 200 mégabits, il utilise GNU/Linux (qui roxxx) parce que Windows ça pue c’est pas libre et il a sur ses 4 disques durs d’un Téra chaque une collection de musique et de films à faire pâlir Pascal Nègre, qu’il partage bien entendu, parce que c’est un brave garçon, avec le reste du monde. Il a configuré pour cela le port forwarding qui va bien sur la Machinbox du salon.

Sa soeur Piratella a un portable sous Windows (elle n’a pas encore vu la Lumière) connecté en Wi-Fi sur la Machinbox du salon. Elle pompe allègrement en P2P tous les trucs dont elle parle sur MSN avec ses copines et même d’autres qu’elle n’écoutera jamais, mais ça va en fait souvent plus vite d’aller les chercher directement sur le disque dur de son frère vu qu’ils y sont déjà.

Les deux d’jeunz branchent aussi sur le Ternet la Wii, la PS3 et quelques autres machins. On peut pas faire tourner le logiciel de filtrage HADOPI sur ces trucs, mais on peut quand même y faire tourner des jeux cr4ck3s et télécharger des trucs, grâce à la mod qui va bien, décrite en détail sur tous les bons sites.

Dans la famille, il y a donc branchés à Internet l’ordinateur de papa, des fois le portable de papa (en Wi-Fi), l’ordinateur de la Morkitu d’Emulator en CPL, le portable de Piratella en Wi-Fi, plus une paire de consoles de jeu.

Tout ça avec une seule adresse IP, vu de l’extérieur pour Monsieur HADOPI, il est impossible de déterminer si on a affaire à une seule machine ou à quinze.

Les machines sous Windows pourraient faire tourner le logiciel de filtrage HADOPI, mais en fait seul l’ordinateur de monsieur Mouduglan, dans le salon, le fait effectivement. Il a bien essayé de l’installer sur son portable, mais ça ne marchait pas avec la connexion Internet de l’assemblée, il a du le désinstaller. Et pour le portable de Piratella, Emulator lui a expliqué qu’on s’en bat les couilles.

Il est maintenant, d’un point de vue technique, amusant de constater que, sur un tel réseau, l’ordinateur de Monsieur Mouduglan, dans le salon, ne voit pas le trafic des autres machines : il est le seul connecté par un câble Ethernet à la Machinbox, les autres machines, soit en Wi-Fi soit en CPL, sont sur d’autres pattes du switch. L’ordinateur « bout filtre » de Monsieur Mouduglan ne peut donc ni filtrer, ni contrôler, ni cafter le trafic d’Emulator ou de Piratella.

Emulator a depuis longtemps sur son ordi un firewall de la mort pour parer à la très improbable curiosité de papa et à toutes les merdouilles qui voudraient se connecter à sa machine et dont il ne veut pas – comme les serveurs de la police privée des ayants-droits par exemple, vu que la liste de leurs adresses IP est publiée chaque semaine dans tous les forums. Et comme il n’est pas chien, il a installé le même genre de truc sur le portable de Piratella.

Donc les différents ordinateurs de la baraque ne voient pas les uns ce que font les autres, mais tous causent avec l’extérieur, et qu’est-ce qu’on voit de l’extérieur ? UNE adresse IP qui fait tourner le logiciel de filtrage HADOPI qui met l’abonné à l’abri de toute poursuite. Car il tourne sur l’ordinateur de papa. Ben ouais quoi.

Bien sûr, la police privée des ayants-droits relèvera à force, sur cette adresse IP, des infractions à la tétrapelle, mais Joker !, les serveurs de l’HADOPI auront la preuve que « l’abonné », à cet instant là, faisait tourner le logiciel de filtrage qui l’innocente. On ne peut donc pas lui chercher de poux dans la tête, à ce brave monsieur Mouduglan, ni au reste de sa famille bien sûr.
UN abonné, UNE connexion, UNE adresse IP, UN logiciel à la mords-moi-le-noeud, il est en règle ! Suffit que l’ordinateur de papa soit allumé.

Et comme Emulator a la culture du partage, il aura tôt fait de rédiger un tuto pour expliquer cette bonne blague à la planète entière ; dans son élan il expliquera même comment faire ça avec une seule machine si on veut, en enfermant le logiciel de filtrage HAHAHA ! -DOPI dans le petit bac à sable d’une machine virtuelle complètement isolée de l’endroit où les choses intéressantes se passent.

Elle est pas belle la vie ?

* Question subsidiaire 1 : Combien de pognon du contribuable va être dépensé pour développer toutes ces merdes inutiles, et qui va s’en mettre plein les fouilles ?

* Question subsidiaire 2 : Qui va se faire couper un jour ou l’autre sa connexion Internet ? Emulator le Preux, ou Adeline Iorante, qui se sera fait hacker son Wi-Fi par les gosses du voisin alors qu’elle n’avait jamais rien téléchargé de sa vie, ni entendu parler d’HADOPI d’ailleurs ?

2 réflexions sur “Hadopi ou l’arroseur arrosé

  1. Voilà un bon résumé, très drôle de surcroît, de la connerie d’Hadopi, qui non seulement ne te condamnera pas pour téléchargement mais pour partage (ce qui est le comble pour une loi qui doit lutter contre le téléchargement illégal) et qui en plus, au final et au mieux, condamnera des petits téléchargeurs ou des personnes s’étant fait pirater leur wi Fi pendant que ceux qui téléchargent à donf sauront se protéger très facilement de cette loi à la con. D’autant qu’il existe des moyens de télécharger des films sans rien partager en même temps grâce à MegaUpload RapidShare, Free etc..
    Parce que pour condamner le téléchargement d’un film il faudrait prouver que le téléchargeur ne soit pas en possession de l’original, ce qui est assez difficile et contraignant à faire parce que si tu es en possession de l’original tu as le droit de faire une copie de sauvegarde. Donc, pour contourner ce problème, Hadopi veut condamner le partage, mais en poussant un peu la chose, ne lui faudrait-il pas prouver que ceux qui télécharge la partie déjà sur ton disque dur ne sont pas en possession de l’original ? Auquel cas, Hadopi condamnerait en jugeant que tous ceux qui dl la partie du film déjà chez toi ne peuvent pas être tous en possession de l’original, ce qui est tout de même juridiquement bancal.
    Bref, de toute façon, au final, après quelques problèmes, ils tomberont bien sur quelqu’un qui exploitera la faille juridique et dont l’affaire fera jurisprudence.
    En clair, la loi Hadopi ne vaut rien, ne sert à rien si ce n’est peut-être à accélerer ce qu’elle est sensée combattre.

    Mais bon, vu la gueule à Albanel on ne pouvait pas en attendre mieux. Ce qui est pire, c’est de constater quels artistes soutiennent cette connerie. Dire que dans le lot, y’en a que j’appréciais beaucoup…

  2. Très drôle cet article et très concret.
    Mais nos habitudes ne doivent elles pas changer?

    Pourquoi pas se servir de la nourriture dans un hypermarché et sortir sans payer alors?
    On ne peut pas télécharger de la nourriture, c’est vrai…

    En revanche je suis d’accord quelque part car on a vendu le moyen de télécharger et à présent on nous réprimande?
    C’est un petit peu comme le cancer du fumeur !

    Plus globalement je pense que notre système de consommation ainsi que le capitaliste actuel sont dépassés…
    j’aimerais que ce genre de loi suscite ce genre de débat, car à mon sens plus constructif.

    Pour conclure, je pense qu’il n’y a pas de solution car toute cette technologie créé par l’homme à présent nous dépasse car elle ne cesse de progresser.

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